Editorial

Cérémonie de dévoilement d'une plaque en mémoire du génocide arménien le 3 mai 2017

Actualités culturelles

Mis à jour le 05.05.2017

Discours prononcé par le bâtonnier de Paris, Frédéric Sicard

Le 24 avril 1915, la circulaire 3052 signée par le Ministre de l’Intérieur, Talaat PACHA, ordonne aux autorités militaires et aux administrations de l’ensemble de l’Empire ottoman de procéder à l’arrestation des élites arméniennes.

Ils ont d’abord arrêté, le jour même, les élus, les magistrats, les journalistes, les universitaires et bien entendu… tous les avocats.

Cette circulaire constitue l’acte fondateur de l’extermination d’un peuple.

Car après les grandes figures politiques et les intellectuels, c’est le peuple arménien tout entier qui sera systématiquement anéanti.

Il était de notre devoir de rendre hommage à ces intellectuels, ces journalistes, ces avocats, à ces « gardiens de la parole ».

L’extermination de la nation arménienne programmée de façon préméditée, organisée tel un métronome déshumanisé a visé en premier lieu celles et ceux, qui non seulement étaient « Gardiens de la parole », mais également passeurs de la culture, des idées, des valeurs qui fondent l’être humain.

Ils ont disparu :

Krikor ZOHRAB, KOMITAS, Vahan TEKEYAN….. et tous ces confrères qui, au quotidien, se battaient pour que soient respectées les valeurs de la règle de droit.

Pas moins de 700.000 arrestations ont été recensées…

La mort de notre confrère, Krikor ZOHRAB, à qui sa notoriété épargna une disparition anonyme, témoigne pour tous les autres.

Krikor ZOHRAB, avocat et écrivain, avait été poursuivi pour avoir défendu des détenus politiques.

Il revient en 1908 après treize années d’exil à la faveur du rétablissement de la Constitution, pour devenir professeur de droit pénal à l’Université de Constantinople.

Elu député, il est l’un des plus célèbres hommes politique arménien.

Il cumule donc toutes les qualités, au regard du texte de la circulaire 3052, avocat, écrivain, professeur, député et arménien.

Se doutait-il qu’il creusait sa tombe ?

Alors même que tous les notables arméniens avaient été arrêtés, Krikor ZOHRAB bénéficie d’un répit.

Il va trouver Talaat PACHA avec lequel il avait en commun la Franc-Maçonnerie.

Cette fraternité est pure illusion.

En juin 1915, Krikor ZOHRAB est arrêté.

Destiné à rejoindre Alep avant de comparaître devant un Conseil de guerre, sa voiture fait l’objet d’une embuscade de la part d’une bande de « tchétés », des prisonniers de droit commun libérés par le régime pour devenir les supplétifs de l’ignominie.

Le principal bourreau a témoigné :

« J’ai saisi ZOHRAB, je l’ai jeté à terre et je lui ai écrasé la tête avec une grosse pierre jusqu’à ce qu’il meure ».

Un aveu tardif alors que Talaat PACHA fit annoncer à l’épouse de Krikor ZOHRAB que celui-ci avait succombé à un malaise cardiaque, allant jusqu’à faire établir un faux certificat de décès.

A peine deux mois plus tard, Talaat PACHA n’hésite plus et le 15 septembre 1915, s’exprime en ces termes :

« Le Gouvernement a décidé de détruire tous les arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence (…). Il ne faut tenir compte ni de l’âge ni du sexe. Les scrupules de conscience n’ont pas leur place ici ».

C’est un génocide déclaré et assumé.

Il est de notre devoir de rendre hommage à toutes les victimes.

Il nous appartient de faire se lever à nouveau le soleil sur les cendres de leur vie.

Il nous appartient de leur dire notre estime et de l’afficher.

Cette mémoire vivante que nous conservons du génocide arménien, comme de tous les génocides, constitue notre rempart contre toutes les haines, toutes les indifférences, toutes les lâchetés.

Krikor ZOHRAB est tombé parmi les premiers car il était un défenseur des libertés publiques : avant tout, un avocat…

Les libertés publiques, même en France, même cent ans plus tard et à ce jour, ne sont jamais acquises.

Oserais-je dire qu’elles sont mêmes grandement fragilisées au moment où nous nous rassemblons ce soir ?

Les deux candidats à la magistrature suprême qui s’affrontent ne donnent aucune réelle garantie quant à leur pérennité.

Le droit à l’avocat, acteur principal d’une société de droit, garant et défenseur de toutes les libertés, ne semble, à leurs yeux, ne plus devoir aller de soi…

Depuis plus d’un an, nous demandons qu’il soit désormais inscrit dans notre Constitution, pour le protéger, nous protéger.

L’indépendance des universitaires est déjà inscrite dans la Constitution.

Est-ce trop demander que la liberté des journalistes, l’immunité des parlementaires, la protection du juge et l’indépendance des avocats, la liberté de la défense ainsi que le secret professionnel, le soit aussi.

Très poliment, très courtoisement, la Haute Administration, qui de fait gouverne notre pays, élude : « c’est trop tôt, ce n’est pas le moment…, aurons-nous une majorité ? je ne peux pas lui en parler, il a tant de choses à faire… »

Le Président de la République doit pourtant être le garant de nos libertés dont la première d’entre elle est d’accéder au droit et à la justice.

La Constitution devrait être le livre sacré de toutes nos valeurs républicaines.

Il faut qu’ils sachent que, parce que nous n’oublions rien, nous continuerons de les interpeller.

Parce que nous ne devons oublier aucune des conséquences des négligences du passé, de nos hésitations à intervenir et à reconnaître l’indicible, de notre égoïsme à croire que le monde ne s’intéresse qu’à nous et que nous pouvons vivre en ne nous occupant que de nous, de notre aveuglement à croire que nos libertés sont définitivement acquises, une plaque témoignera.

A ceux qui aspirent au souffle du droit et de la liberté, à la construction d’une société de droit, aux nouvelles générations des avocats de France, ces lignes rappelleront « tout simplement, de ne pas oublier ».

Frédéric SICARD
Bâtonnier de l’Ordre des Avocats de Paris

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