Editorial

Discours prononcé par le Bâtonnier - « La terre, notre maison commune »

Chronique

Mis à jour le 10.10.2016

Collège des Bernardins le 5 octobre 2016

 

"Mesdames et Messieurs les Hautes Personnalités,

Mes Chères Consœurs, Mes Chers Confrères,

Laudato Si’

Alors même que le titre de l’encyclique du Pape François est une invitation à la louange,

Son sous-titre, « Sur la soin de la maison commune », constitue tout à la fois un cri de détresse, et, une exhortation à un sursaut des consciences, un appel à la responsabilité de chacune et de chacun.

Dans son ouvrage, « Réinventer la vie intérieure », l’écrivain et essayiste, Emmanuel GODO, dont nous attendons toujours beaucoup, écrit :

« C’est un homme mutilé (…) amoindri spirituellement que produit ce monde dominé par la technique qui ose appeler progrès les régressions qu’il programme ».

Si la prise de conscience environnementale s’est petit à petit fait jour, elle n’a pas pour autant eu pour effet de modifier notre comportement de façon fondamentale, que ce soit au plan individuel ou collectif.

Et cela, alors même que le Rapport MEADOWS publié en 1970 a alerté sur l’épuisement des ressources en matières premières.

Les données factuelles sont riches d’enseignements :

  • En premier lieu, selon les auteurs du rapport annuel Global Peace Index, seuls dix pays peuvent être considérés comme totalement exempts de conflits dans le monde, en 2016 (Botswana, Chili, Costa Rica, Japon, Maurice, Panama, Qatar, Suisse, Uruguay, Vietnam).

Et, cependant :

La pollution, à l’origine de 48.000 décès par an en France, et, de 7 millions de morts par an dans le monde, est aussi dangereuse que les guerres dans le monde, en ce « compris » le terrorisme.

  • Selon l’ONG américaine GLOBAL FOOTPRINT NETWORK, qui calcule chaque année le jour où la consommation mondiale de ressources naturelles dépasse ce que peut fournir la planète en un an, l’humanité puise depuis le lundi 8 août 2016 dans les stocks à crédit.

Elle a donc consommé ses ressources naturelles de l’année.

Ce calcul prend en compte les émissions de carbone, les ressources consommées par la pêche, l’élevage, la construction et l’utilisation d’eau.

Les émissions de carbone (l’empreinte carbone) ont plus que doublé depuis le début des années 70 et représente 60% de notre empreinte écologique globale.

NB : L’empreinte carbone de la France compte pour plus de la moitié (58, 8%).

AINSI :

« En huit mois, nous aurons émis plus de carbone que ce que les océans et les forêts ne pouvaient absorber en un an ; nous aurons pêché plus de poissons, coupé plus d’arbres, fait plus de récoltes, consommé plus d’eau que ce que la Terre ne pouvait produire sur cette même période. Pour subvenir à nos besoins, nous avons aujourd’hui besoin de l’équivalent de la capacité génératrice de1,6 planète. Pour tenir les objectifs fixés par l’Accord de Paris adopté en décembre 2015 par 195 pays, notre empreinte carbone doit progressivement décroître jusqu’à atteindre un niveau d’émission proche de zéro ». (source : Association WWF : Fonds Mondial pour la Nature, 1ère organisation mondiale de la protection de la nature).

(Mais la population humaine mondiale étant passée en 1961 de 3,1 à près de 7 milliards d’habitants en 2010, durant la même période, la bio capacité disponible par tête a été ramenée de 3,2 à 1,7 hag, c’est-à-dire hectare global, pendant que l’Empreinte écologique progressait légèrement (de 2,5 à 2,7 hectare global par tête). Résultat, la bio capacité totale a beau avoir augmenté à l’échelle mondiale, elle s’est toutefois contractée au niveau individuel.

La population mondiale devant atteindre 9,6 milliards d’habitants en 2050 et 11 milliards en 2100, la bio capacité disponible pour chacun de nous va continuer à régresser, alors même qu’il sera de plus en plus difficile d’accroître la bio capacité totale dans un monde marqué par la dégradation des sols, la pénurie d’eau douce, et la montée du coût de l’énergie.).

Il serait temps que « La terre, notre maison commune » devienne un sujet de droit à part entière.

Et, tout comme Antonio GRAMSCI, je demeure persuadé que :

Le pessimisme de la connaissance n'empêche pas l'optimisme de la volonté.

En d’autres termes :

Il faut allier le pessimisme de l'intelligence à l'optimisme de la volonté.

Cela d’autant que cette volonté de protéger notre planète est manifeste depuis de nombreux siècles, notamment au sein de la communauté religieuse.

En cela,

La Spiritualité, dissociée ou non de la religion, ou, de la foi en un Dieu, nous est d’un grand secours.

J’en veux pour preuve Saint François d’Assise.

Saint François d’Assise, que nous avons choisi pour Saint Patron de notre fils, est non seulement révolutionnaire, mais comme le Pape Jean Paul II l’a officiellement proclamé en 1979, le « Patron Céleste des écologistes ».

Au demeurant,

Jean-Paul II s’est adressé aux représentants des sociétés protectrices italiennes en ces termes :

« Il m’est agréable de me trouver avec vous, méritants écologistes, et volontiers je vous adresse mon encouragement pour l’œuvre que vous accomplissez pour la sauvegarde du patrimoine de la nature et la protection des animaux…Que le Seigneur vous assiste et vous accorde d’abondantes récompenses dans votre noble et méritoire engagement ». (Discours prononcé en novembre 1981).

Au travers de ces paroles, se profile ce concept aux termes duquel les hommes sollicitent l’aide et le réconfort de Dieu.

Saint François d’Assise, pour revenir à lui, aime, clame, et, chante son amour de Dieu au travers des animaux dès lors qu’ils sont des créatures de celui-ci.

Saint François d’Assise, « le Saint aux oiseaux », est un homme pour qui toute la Création mérite le Respect et l’Amour.

C’est à l’être humain et non à Dieu qu’il appartient de préserver ce qui lui a été donné.

« Commence par faire le nécessaire, puis fait ce qu’il est possible de faire et tu réaliseras l’impossible sans t’en apercevoir ».

Une pensée d’une actualité confondante dès lors qu’elle fait appel à la responsabilité de l’Humain, sa responsabilisation.

Une pensée peu éloignée de Jean de La Fontaine :

« Aide-toi, le ciel t’aidera ».

Saint François d’Assise nous invite à l’effort, à la prise en charge de notre vie, sans tout attendre des «autres», que l’autre soit l’État, la famille, les amis… ou l’Église.

Elle nous invite à devenir acteur de notre existence, à prendre le risque de la vie.

Saint François d’Assise estime que la Création forme une fraternité universelle.

Il invite les humains à l’amour mutuel et au respect de Notre Mère La Terre, Notre Sœur La Lune, Notre Frère Le Soleil.

Le « Cantique du frère soleil », et, « Le sermon aux oiseaux » sont le reflet de sa pensée aboutie.

« Rappelez-vous que lorsque vous quittez cette terre, vous n’emportez rien de ce que vous avez reçu, uniquement ce que vous avez donné ».

Une fois encore, à l’aube de sa mort il nous exhorte à demeurer des êtres responsables devant notre prochain, devant Dieu.

Il est sans doute vraisemblable que le Pape François ait choisi ce nom en hommage à Saint François d’Assise et au vœu de pauvreté qu’il prononça.

Son encyclique rendue publique le 18 juin dernier appelle le Monde à une conversion écologique radicale, reposant non pas sur un juste milieu entre développement durable et développement économique mais visant une rupture sociétale fondée sur la sobriété.

Il invoque tour à tour :

  • Une conversion qui nous unisse tous,
  • Une dette écologique liée, notamment, à des déséquilibres commerciaux entre le Nord et le Sud,
  • Une faiblesse de la réaction politique internationale,
  • L’incorporation d’une perspective sociale prenant en compte les droits fondamentaux les plus défavorisés,
  • La maturation d’institutions internationales,
  • L’acceptation d’une décroissance.

Cette encyclique se termine par deux prières, l’une « Pour notre terre » proposée en partage à tous ceux qui croient en un « Dieu Créateur Tout-Puissant », et, une « prière chrétienne avec la création » pour que « Nous sachions assumer les engagements que nous propose l’Evangile de Jésus, en faveur de la Création. ».

Il évoque la notion de Spiritualité Ecologique, nous rappelant que nous sommes responsables de « Notre maison commune ».

A l’instar de Saint François d’Assise, le Pape François en appelle à notre responsabilité.

Il va plus loin encore, préconise la constitution d’une institution internationale capable de « sanctionner » les pays pollueurs.

C’est à nous qu’il appartient de sauver la planète.

C’est à nous qu’il appartient de prendre soin de notre maison commune.

Au travers du message du Pape François,

Nous pouvons appréhender la notion juridique de la Terre, sujet de droit.

***

Force est de constater que la France est demeurée sans doute trop longtemps marginalisée face aux enjeux écologiques qui affectent notre planète.

Le droit de l’environnement a commencé à trouver la place qui lui revient à compter des années 1970.

Cependant,

Il a fallu attendre 2005 pour que la protection de l’environnement soit enfin reconnue comme un droit constitutionnel, au travers de la « Charte de l’environnement 2004 ».

Adoptée le 28 février 2005 par le Parlement réuni en Congrès à Versailles,

« La Charte de l’environnement 2004 » place les principes de sauvegarde de notre environnement au même plan que les Droits de l’homme et du citoyen de 1789, des droits économiques et sociaux du préambule de la Constitution de 1946.

Mais surtout,

Comment ne pas évoquer cet évènement historique qu’a constitué la signature de l’Accord de Paris, le 12 décembre 2015, à l’issue de la COP 21.

Cet accord marque un tournant vers un monde nouveau.

Il constitue également la reconnaissance de l’implication des avocats.

Bon nombre d’entre eux se soucient depuis longtemps de la nécessité de promouvoir un droit de l’environnement contraignant, tant au plan national qu’international.

La COP 21 a été l’occasion de faire entendre leurs voix.

Les professionnels du droit sont des acteurs incontournables de la société civile.

Ils ne cessent d’intervenir auprès des pouvoirs publics, des associations, des entreprises.

Leur mobilisation est exemplaire et le Barreau de Paris se félicite de leur rôle d’incitateurs, de précurseurs.

Il est essentiel que les personnes contraintes de quitter leur pays puisse solliciter un « asile environnemental », obtenir une aide humanitaire et des droits.

Il est grand temps de responsabiliser les Etats, cela d’autant que la question soulevée par le statut des déplacés environnementaux a d’ores et déjà fait l’objet de nombreuses tergiversations demeurées sans réponse.

Peut-être sera-ce le défi de la COP 22 ou de la COP 23, en espérant que nous ne dépasserons pas la COP 25.

Le 13 septembre dernier,

Le Barreau de Paris a accueilli le Dalai Lama.

Sa réflexion repose aussi sur la responsabilité universelle concernant l’urgence environnementale :

« C'est parce que nous vivons tous sur cette même planète que nous devons apprendre à vivre dans l'harmonie et dans la paix avec les autres et l'environnement. Ce n'est pas juste une utopie, c'est une nécessité. ».

C’est à l’homme de changer individuellement pour changer le fonctionnement du monde.

Le Dalaï-Lama a toujours porté le message de la non-violence vis-à-vis des êtres humains, des animaux, de la nature.

La non-violence ne consiste pas simplement à ne pas faire violence mais aussi à promouvoir quelque chose de constructif, de positif, de respectueux.

Considérer autrui.

Le Dalaï-Lama n’a cessé de mettre l’accent sur la compassion, la bienveillance et la solidarité. L’altruisme est la seule et unique solution pragmatique aux défis du XXIe siècle, dont la crise de l’environnement.

Ses paroles sont si proches de l’enseignement de Saint François !

Le petit ouvrage que vient de publier le Dalaï Lama est très bien fait et se diffuse.

Nous lui préférerons toutefois l’héritage de Saint François, si lumineux.

***

Le sort de notre maison commune est entre nos mains puisque nous sommes entrés dans l’anthropogène.

C’est à nous de nous unir pour sauvegarder cet univers qui est le nôtre, notre maison commune.

Cette soirée symbolise le dialogue noué avec les composantes spirituelles, civiles, professionnelles d’une Société qui partage cette maison."

Frédéric Sicard
Bâtonnier de l’Ordre des Avocats de Paris