Editorial

Choses vues dans l’Empire du milieu

Chronique

Mis à jour le 26.05.2015

pos_shanghai.jpg

À l’occasion du Campus Shanghaï organisé par notre barreau, j'ai rencontré, avec la délégation de l'Ordre, les lointains successeurs de ceux qu’on appelait les « avocats du marais » ou les « défenseurs officieux » pendant la terreur révolutionnaire. Comme eux, il y a des confrères chinois qui vivent aujourd’hui en semi-clandestinité. Certains ont perdu leur licence d’avocat, d’autres ont été emprisonnés ou ont disparu, tandis que tous ont vécu l’angoisse d’être ceinturés en pleine audience, évacués par les forces de l’ordre, réduits au silence parce que leurs plaidoiries pouvaient déplaire aux autorités.

C’est dans ce contexte que le célèbre pénaliste X* parle de son associé tout juste sorti de prison. Et des procès qui aboutissent à des verdicts de peine de mort. Il s’interroge sur le secret d’État qui entoure le nombre d’exécutions, exécutions publiques par balles dans un stade (au Nord du pays), ou mort par injection létale (dans le Sud). Combien d’exécutions l’année dernière ? 2 500, ou plus ? En tous cas, le plus grand nombre au monde. Cependant, le travail de résistance des abolitionnistes et la pression de la communauté internationale, finissent par en réduire le spectre, par exemple sur les incriminations passibles de la peine capitale. Nous parlons d’un dossier concret : ce franco-laotien condamné à mort, dont le dernier recours est en voie d’être examiné ; mais quid dans six mois ? Je propose qu’un Secrétaire de la Conférence l’accompagne.

Maître Y* me présente cérémonieusement sa carte de visite, à la chinoise, tenue entre le pouce et l’index des deux mains, avec une inclinaison de la tête. Mais il hésite et la reprend nerveusement, pour rayer le nom du cabinet dissout, l’adresse e-mail bloquée, trois des quatre numéros de téléphone… Il me dit qu’il vient d’être radié par le vice-ministre de la justice. Je lui réponds gêné que nous l’avons rencontré le matin même, le vice-ministre, accompagné de celui qu’on m’a présenté comme étant mon homologue, président de l’ACLA (All China Lawyers Association) qui est aussi managing partner d’un des plus gros cabinets chinois (plus de mille confrères)… Certes, reprend Y, mais « votre homologue n’est qu’un petit fonctionnaire aux ordres, tout juste chargé de s’assurer qu’un comité du parti communiste soit bien présent au sein de tous les cabinets d’avocats structurés ».

Notre confrère Z* nous demande un soutien. Le soutien du barreau de Paris.
Alors, avec Jacques Bouyssou, MCO, nous nous engageons à désigner des avocats parisiens engagés, pour assurer, aux frais de l’Ordre, toute audience qui serait susceptible de provoquer une entrave aux droits de la défense. Ainsi nous participerons, par une présence silencieuse et des prises de positions dans les médias – en accord avec notre Ambassade – à la défense. Et nous créerons cette année un observatoire à cette fin.     

Mesdames V* et W* nous remercient. Elles disent que c’est important. Elles ne parlent pas du droit des femmes dont elles sont militantes, mais d’une situation plus globale, qui se dégrade vraiment depuis 2012. Le paradoxe est que, parmi les trois grands objectifs assénés par le parti communiste, dans le cadre du symposium pour les années qui viennent, il y a l’État de droit.

En Chine, le mot « France » veut dire pays de la loi. C’est ainsi que nous avons ouvert notre Campus Shanghaï avec l’Ambassadeur et le Consul général, à la rencontre des cabinets installés en Chine et des cabinets chinois fusionnés avec des français.

Ce sont de magnifiques aventures entrepreneuriales qui utilisent le véhicule du droit continental pour refaire la route de la soie… et la diversifier, en désignant l’Afrique comme horizon commun aux français et aux chinois.

Enfin, nous avons passé une soirée dans le port de Shanghai, aux côtés de nos invités chinois, à bord du Dixmude. Le Commandant Pierre de Briançon et l’Ambassadeur Maurice Gourdault-Montagne, ont voulu y associer le barreau de Paris et affirmer ainsi la force du droit. Alors, dans le plus grand port du monde, nous étions fiers du pavillon français qui battait au vent de la mer de Chine et nous étions fiers d’être avocats au barreau de Paris.

*Nous n’avons pas voulu désigner par leurs noms les avocats pour d’évidentes raisons de sécurité.